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Quelle est lorigine des 10 commandements? |
La position de S. Jean
Les protestants reprochent souvent à lÉglise catholique davoir modifié les 10 commandements. Ils font remarquer que, dans la Bible (Ex 20,4), le 2e commandement dit: "Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux au-dessous de la terre". Ce texte, prétendent-ils, les catholiques lont laissé de côté. Cest vrai. Du moins, dans une certaine mesure.
Mais alors, lÉglise aurait-elle autorité pour changer les commandements? Afin déclairer cette question, il est nécessaire détudier lhistoire de ces commandements.
Le livre de lExode raconte que le peuple dIsraël, une fois libéré de la servitude dÉgypte, marcha durant trois mois à travers le désert, avant darriver enfin au Sinaï. Là, Moïse gravit la montagne jusquau sommet. Alors, le tonnerre gronda, la terre trembla, les trompes sonnèrent et, dans le feu, Yahvé lui apparut et lui donna les commandements.
Les douze commandements
La Bible dit clairement que les commandements sont au nombre de 10 (Dt 4,13; 10,4). Mais ici surgit une première difficulté: lorsque nous faisons nous-mêmes le compte de ces commandements, nous constatons quil ny en a pas 10 mais 12 (Ex 20,3-17). Les voici:
A la recherche des 10
Si la Bible affirme quil y a 10 commandements, comment les compter pour arriver à ce nombre? De longue date, juifs et chrétiens ont débattu ce problème et proposé diverses manières de le résoudre.
Les premières tentatives furent celles du juif Philon dAlexandrie et de lhistorien |Flavius Josèphe, tous deux du premier siècle ap. J.-C. Selon eux, le 1er commandement est celui qui prescrit de navoir quun seul Dieu (v.3). Le 2e défend de fabriquer des images et de se prosterner devant elles (v.4-5). Le 3e interdit de prendre le nom de Dieu en vain (v.7). Le 4e ordonne de sanctifier le jour du Seigneur (v.8). Du 5e au 9e, les commandements sont énumérés dans lordre où la Bible les situe (v.13-16). Le 10e serait exprimé par le v.17 tout entier, où il est défendu de désirer la femme du prochain et de convoiter les biens dautrui.
Cette classification distingue 4 commandements relatifs à Dieu et 6 relatifs au prochain. Elle fut acceptée par plusieurs écrivains anciens, tels Origène, Tertullien et S. Grégoire de Nazianze. Elle est aussi celle quadoptent actuellement les protestants luthériens, calvinistes et anglicans.
La proposition juive
Le judaïsme officiel récusa la classification de Philon et de Flavius Josèphe. Quand les rabbins rédigèrent le Talmud, leur livre sacré, ils proposèrent une autre façon de répartir les commandements. Ils considérèrent le v.2 comme étant le 1er commandement, alors quen fait il constitue simplement le prologue ou la présentation du Décalogue:"Moi, Yahvé, je suis ton Dieu, qui tai retiré du pays dÉgypte, de la maison de servitude". Pour formuler le 2e, ils regroupèrent les trois suivants, à savoir ceux qui défendent davoir dautres dieux, de fabriquer des images et de se prosterner devant elles (v.3-5). Le 3e serait celui qui interdit de prononcer à faux le nom de Dieu, et le 10e ramène à une seule la défense de désirer la femme du prochain et celle de convoiter les biens dautrui.
Tous les juifs adoptèrent cette seconde classification, où lon trouve, comme dans la première, 4 commandements relatifs à Dieu et 6 relatifs aux hommes.
La proposition chrétienne
Mais au Ve s., S. Augustin, un des plus grands Docteurs de lÉglise, propose une troisième classification des commandements. Comme les rabbins du Talmud, il affirme que les préceptes défendant davoir dautres dieux, de fabriquer des images et de se prosterner devant elles, constituent en réalité un seul commandement, exprimé de manières différentes, mais avec référence au même but: éviter lidolâtrie ou le culte des faux dieux. Cela étant, il estime que les trois préceptes (v.2-6) doivent être réunis, pour former un seul commandement. Toutefois, ce commandement ne sera pas le 2e, comme lentendaient les rabbins, mais le 1er.
En conséquence, pour Augustin, le 2e commandement est le suivant de la liste, à savoir celui qui interdit de prononcer le nom de Dieu en vain, et le 3e est celui qui exige de sanctifier les fêtes. Seulement, comme il a regroupé en un seul les trois premiers commandements, il se trouve quil lui en manque un pour compléter la liste des 10. Alors, il dédouble le 9e commandement du v.17, dont il fait deux commandements distincts: le 9e, qui défend de convoiter la femme du prochain et le 10e qui concerne les autres biens du prochain. Augustin fut le premier à distinguer ces deux commandements dans le verset 17.
La nouvelle classification ainsi opérée ne reconnaît que 3 commandements relatifs à Dieu, tandis que les 7 autres sont relatifs au prochain. Augustin voit en cela une raison de convenance, une manière dévoquer plus clairement la Très Sainte Trinité, moyennant les trois premiers commandements.
Presque tous les théologiens chrétiens et les médiévistes adoptèrent cette troisième classification, qui simposa ensuite dans toute lÉglise catholique.
Pour apprendre le catéchisme
A partir du XVIe s., quand les catéchismes commencèrent à se répandre, on entrevit la nécessité de fixer les 10 commandements dans la mémoire des gens, afin de faciliter lexamen de conscience préparatoire à la confession et de donner un stimulant à la vie spirituelle. Cependant, tels quils étaient rédigés, ces commandements paraissaient quelque peu surannés, vu quils se référaient à une époque où les Israélites observaient encore une morale primitive. Il ny était pas tenu compte du progrès apporté à la révélation par la vie et les enseignements de Jésus.
Ainsi, par exemple, le Décalogue faisait mention dautres dieux, parce quen ce temps-là, les Israélites croyaient quil existait réellement dautres divinités pour les autres peuples; mais nous savons aujourdhui quil ny a quun Dieu pour toutes les religions. Il prohibait les images, alors que, dans le Nouveau Testament (Col 1,14), le Christ est présenté comme limage du Dieu invisible et quil est donc permis aux chrétiens de se servir dimages pour exprimer leur foi. Il ordonnait de sanctifier le sabbat, tandis que les chrétiens célébraient le dimanche, considéré par eux comme je jour du salut, suite à la victoire remportée par le Christ sur la mort.
LÉglise résolut donc délaborer un nouveau Décalogue pour le catéchisme, cest-à-dire un Décalogue amélioré, grâce au perfectionnement apporté par le Christ à lAncien Testament. Elle avait déjà agi dans le même sens, en excluant de la vie chrétienne les sacrifices danimaux, prescrits par lAncienne Loi, légorgement de brebis, la crémation de taurillons et la sanglante immolation dagneaux, qui avaient lieu chaque jour au Temple.
Des commandements pour des chrétiens
Dans la nouvelle liste, le 1er commandement ne fit plus mention dautres dieux et fut formulé dune manière positive et plus parfaite: "Aimer Dieu par-dessus toutes choses".
Le 2e, concernant les images, fut supprimé; du reste, il allait dans le même sens que le précédent, vu quil visait à détourner du culte des idoles substituées à Dieu. Sa place fut occupée par le commandement suivant, qui défend de prononcer à faux le nom de Dieu.
Dans le 3e, relatif à lobligation de sanctifier un jour de la semaine en mémoire du Seigneur, on se borna à modifier le jour. Le sabbat fut remplacé par le dimanche, qui évoquait la résurrection du Christ.
Le 6e réprouvait ladultère, cest-à-dire les relations avec une femme mariée: mais il ne formulait aucune défense concernant lunion avec une femme libre. LÉglise lui donna une formulation plus profonde et plus exigeante, qui proscrivait la "fornication" ou, en dautres termes, les relations avec nimporte quelle femme autre que lépouse légitime.
Le 7e, "tu ne voleras pas", qui, dans la langue hébraïque, se réfère à la prise de possession dune personne, revêtit un sens plus générique ("tu ne déroberas pas"), incluant toute espèce dappropriation.
Le 8e ne faisait mention que du faux témoignage donné en présence de juges. On y ajouta la défense de "mentir", pour ladapter à toutes les autres circonstances de la vie.
Enfin le 10e, qui interdisait de convoiter la femme du prochain et les autres biens appartenant à ce dernier, fut dédoublé comme suit: le 9e, se référant exclusivement à la femme et le 10e ayant trait aux autres biens du prochain.
Cest ainsi que lÉglise remania et actualisa la liste des 10 commandements, afin de mettre ceux-ci au niveau de la nouvelle morale, la morale chrétienne. De ce fait, la liste des commandements établie par la Bible ne coïncide plus parfaitement avec celle que nous propose le catéchisme. Mais une question se pose: lÉglise a-t-elle le droit de modifier les 10 commandements?
Le catéchisme des Israélites
Pour répondre à cette question, il est nécessaire de voir quelle fut, dans le peuple dIsraël, lorigine de ces 10 commandements. La Bible nous rapporte que Moïse les reçut sur le Sinaï et les présenta au peuple, au cours dune cérémonie solennelle au pied de la montagne. Cependant, si nous les analysons avec soin, nous constatons quen réalité ils ne semblent pas correspondre au temps de Moïse, qui fut un temps de pérégrination à travers le désert et la vie nomade.
Quel sens peut avoir, par exemple, la défense de convoiter la "maison" du prochain, pour des gens qui, pèlerins à cette époque, ne logent pas encore dans des maisons, mais sous des tentes? Ce nest quaprès leur installation en Terre Promise quils bâtiront des maisons en matériau dur. Le commandement interdisant le faux témoignage suppose quant à lui lexistence de tribunaux, de juges et de procès légaux; chose impossible durant la traversée du désert. Et quand est imposé le repos du sabbat, il est précisé: "Tu ne travailleras pas, ni toi, ni ton fils, ni ton esclave, homme ou femme". Mais comment ces gens pouvaient-ils avoir des esclaves, alors queux-mêmes étaient tous des esclaves, récemment sortis dÉgypte?
Cest ce qui a amené les biblistes à penser que les 10 commandements appartiennent plutôt à une époque postérieure à Moïse, celle où le peuple est déjà installé en terre de Canaan et possède une organisation incluant des normes morales et juridiques, adaptées à une époque plus moderne.
A un moment donné, face à labondance des lois et à la nécessité de disposer dun court répertoire où figureraient les crimes les plus graves, de nature à mettre en danger la vie de la communauté, on se résolut à dresser une brève liste de ces derniers. Dans ce but, on chercha parmi les lois toutes celles qui incluaient la peine de mort, cest-à-dire qui se terminaient par la formule suivante: "Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi".
Les péchés mortels
Si maintenant, consultant le livre du Deutéronome où se trouve lancienne législation, nous faisons nous aussi des recherches parmi les nombreuse lois qui y figurent, il nous est possible de découvrir avec précision celles doù dériveraient les 10 commandements:
Dt 13,2-6: Si quelquun survient parmi vous et vous dit: "Allons suivre dautres dieux", distincts de Yahvé, cet homme doit mourir. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 1e commandement.)
Dt 17,2-7: Si un homme ou une femme va servir dautres dieux et se prosterner devant eux, ou devant le soleil, la lune ou les étoiles, tu les lapideras jusquà ce que mort sen suive. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 2e commandement.)
Dt,8-13: Si quelquun ne se conforme pas à ce qui lui est demandé, suite à un jugement au cours duquel il sest compromis en prenant le nom de Yahvé en vain, cet homme doit mourir. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 3e commandement.)
Dt 21,18-21: Si un homme a un fils rebelle qui refuse dobéir à ses parents, on lapidera le coupable, jusquà ce que mort sen suive. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 5e commandement.)
Dt 19,11-13: Si un homme en tue un autre, il devient homicide et doit mourir. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 6e commandement).
Dt 22,13-21: Si une jeune fille épouse un homme et quil savère ensuite quelle nest pas vierge, on la lapidera jusquà ce que mort sen suive. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 7e commandement.)
Dt 24, 7: Si un homme en enlève un autre, ce voleur doit mourir. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 8e commandement.)
Dt 19,16-19: Si un témoin injuste se lève contre un homme et porte un faux témoignage, tu le mettras à mort. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 9e commandement.)
Dt 22,22: Si lon prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, tous deux mourront. Ainsi tu feras disparaître le mal du milieu de toi. (Correspond au 10e commandement, plus tard dédoublé.)
De Moïse, mais non par Moïse
Les 10 commandements seraient un résumé destiné à faciliter la mémorisation des lois les plus importantes de la communauté, à savoir celles qui incluent la peine de mort pour un membre du clan, quel quil soit. En somme, on aurait ici la liste des "péchés mortels". On peut supposer quelle fut établie à lépoque des Juges, vers lan 1100, soit quelque 150 ans après la mort de Moïse.
Le seul de ces commandements qui napparaisse pas dans le Deutéronome, est celui qui a trait au repos du sabbat. Cest peut-être parce quanciennement, nétant pas considéré comme matière suffisamment grave pour constituer un "péché mortel", il ne figurait pas dans la série des lois. Mais plus tard, à partir de lexil, quand lobservance du sabbat devint un critère décisif de fidélité à Yahvé, on lajouta à la liste.
Avec le temps, cette liste prit une telle importance parmi les Hébreux, quon en vint à lattribuer à Moïse. Déjà, en effet, on admettait comme certain le fait que Moïse avait été le législateur et lorganisateur de toute la vie légale du peuple. Dire que Moïse avait donné ces lois au Sinaï, cétait donc, dune certaine façon, rendre justice à celui qui avait été le grand inspirateur de toute la législation dIsraël.
Dès lors, étant donné que le peuple dIsraël aurait adapté une série de commandements et aurait attribué ceux-ci à Moïse, lÉglise, nouveau peuple dIsraël, réactualisa elle aussi ces 10 commandements, quand elle le jugea opportun pour la vie chrétienne de ses fidèles. Ce faisant, elle resta dans la ligne de la tradition biblique.
Lesprit du Décalogu
Tout ceci permettrait dexpliquer la brusque et mystérieuse interruption quon relève dans le récit de lExode, concernant les 10 commandements. "Moïse, est-il écrit, descendit de la montagne et dit..." (19,25). Aussitôt après, au lieu de la voix de Moïse, cest celle de Dieu qui se fait entendre et qui promulgue les 10 commandements: "Alors Dieu prononça toutes ces paroles" (20,1). Cela signifierait que ce qui suit, (autrement dit, les 10 commandements donnés par Dieu à Moïse), ne faisait point partie du récit original et ne fut ajouté que plus tard en cet endroit du texte.
Quoi quil en soit, une chose est certaine: les 10 commandements sont contenus dans la Sainte Écriture; ils sont pleinement inspirés et gardent toute lautorité de la parole de Dieu, soit quils remontent à Moïse lui-même, ou quils se réfèrent aux lois établies ultérieurement pour réglementer la vie du peuple hébreu.
Ce qui importe en vérité cest de mettre en pratique tout ce quenseigne le texte sacré: que lhomme nadore que son Créateur, et quil ne cause pas de tort à son prochain, ni ne convoite ses biens.
De Yahvé à Jésus
Un jour, un jeune homme demande à Jésus ce quil doit faire pour assurer son salut (Mc 10,17-22). En guise de réponse, le Seigneur linvite à garder les commandements, mais se borne à citer ceux qui traitent des rapports avec le prochain: "Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas..." Quand on sait limportance primordiale que revêt, aux yeux des juifs, le 1e commandement qui ordonne de ne servir dautre Dieu que Yahvé, on est assez surpris, dès labord, de constater que Jésus nen fait pas mention.
Mais le dialogue se poursuit. Comme le jeune homme a observé les commandements depuis son enfance, Jésus linvite à tout quitter et à le suivre, Lui. Cest ici que réapparaît le 1e commandement qui ordonne de ne servir dautre Dieu que Yahvé.
Lancienne exigence de servir Yahvé, à lexclusion de tout autre dieu, Jésus se lapplique à lui-même. Nous avons là une interprétation du Îer commandement, toute nouvelle, révolutionnaire et inouïe, que seul, le Fils de Dieu peut légitimement donner. Suivre Jésus est donc, désormais, le nouveau Décalogue des chrétiens.
© copyright 1999
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Created / Updated Thursday, January 7, 1999 at 22:25:15 by John Abela ofm for the Maltese Province and the Custody of the Holy Land This page is best viewed with Netscape at 640x480x67Hz - Space by courtesy of Christus Rex |