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Une martyre juive de confession chrétienne - Edeit Stein |
Carmélite à 43 ans, martyre à 52 ans
La figure de la philosophe Edith Stein est connue. Née dans la ville allemande de Breslau (aujourdhui Wroclaw en Pologne) en 1891, la jeune juive a abandonné la foi de ses parents orthodoxes dès lâge de 14 ans, avant dentreprendre une brillante carrière de philosophe. A lâge de 29 ans, après la lecture des oeuvres de sainte Thérèse dAvila, elle embrasse la foi catholique et devient carmélite en 1934, comme la grande sainte dont elle venait de découvrir la recherche absolue de Dieu. Hitler était à peine arrivé au pouvoir dans une Allemagne en pleine crise et effervescence. En août 1942 elle est arrêtée dans un couvent des Pays-Bas où ses supérieures lavaient envoyée pour tenter de la sauver. Cest le 9 août quelle soffrit en sacrifice dans une chambre à gaz du camp dAuschwitz.
Réaction du monde juif
De nombreuses voix se sont élevées en Israël pour protester contre cette canonisation. Pourquoi canoniser une martyre juive? Nassistons-nous pas à une récupération chrétienne de la Shoah? En répétant que chacun a été victime de la Shoah nenlève-t-on pas toute responsabilité à lÉglise? Le centre Simon-Wiesenthal de Paris et diverses personnalités juives avaient demandé au pape de renoncer à la canonisation de cette juive victime de la Shoah. M. Minervi, ambassadeur dIsraël auprès du Saint-Siège a dénoncé les manoeuvres du Vatican qui tendent non seulement à récupérer la Shoah par les chrétiens, mais à présenter au monde des juifs qui ont accepté Jésus comme messie dIsraël, en dautres termes à affirmer que le christianisme nest que laccomplissement du judaïsme (émission de la Radio du 16.10.1998).
Jean Paul II ne sest pas laissé intimider. Edith Stein est à la fois une éminente fille dIsraël et une fille fidèle de lÉglise. Dans son homélie pour la canonisation le Pontife poursuit: "Consciente de ce que comportait son origine juive, Edith Stein avait à ce propos des mots éloquents: "Sous la croix jai compris le sort du peuple de Dieu... Mais comme cela est un mystère, on ne pourra jamais le comprendre par la raison seule.
Dialogue difficile
Les difficultés et ambiguïtés du dialogue judéo-chrétien sont de plus en plus apparentes. Il fallait sy attendre. Mais ce dialogue ne peut pas être à sens unique au péril de perdre sa nature.
Jean Paul II dans son allocution à la synagogue de Mayence en 1980 affirme: "Quiconque rencontre Jésus-Christ, rencontre le judaïsme" Et à la synagogue de Rome en 1986 il ajoutait: "LÉglise du Christ découvre son lien avec le judaïsme en scrutant son propre mystère". La religion juive ne nous est pas extrinsèque, mais elle est intrinsèque à notre religion. Reconnaître les racines juives de la religion chrétienne est aujourdhui chose acquise. Jésus, Marie, Joseph, les apôtres et les évangélistes étaient des juifs pratiquants.
Mais cela nautorise pas à penser que lÉglise et le judaïsme sont deux voies parallèles de salut. En canonisant Edith Stein le pape réaffirme que la voie du salut est unique, quon soit juif ou non.
Deux univers distincts mais reliés
La permanence en vis-en-vis dIsraël et de lÉglise est le signe de linachèvement du dessein de Dieu. Le peuple juif et le peuple chrétien sont ainsi en situation de contestation réciproque. Cette contestation est incontournable. Elle est difficile à penser et à vivre au quotidien. Laffaire du carmel dAuschwitz a bien illustré les difficultés et les ambiguïtés de la rencontre.
Vatican II dans le document Nostra Aetate avait rappelé le lien qui unit spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée dAbraham. Mais cest à partir de son mystère que lÉglise parle du peuple dAbraham et de son lien avec lui. Son discours ne pourra pas coïncider avec ce que les juifs disent sur eux-mêmes. La confrontation demeure, mais elle nexclut pas la relation.
Définir le peuple juif comme le font les documents de lÉglise comme le peuple de lAncien Testament cest passer souvent à côté de lessentiel. LAncien Testament nest rien sans la tradition orale. Bien plus, la Loi orale a sa propre manière de lire la Bible. La Bible lue par les chrétiens à la lumière du Christ mort et ressuscité et la Bible lue par les juifs à la lumière du midrash juif, ce sont deux univers différents. Il existe une lecture chrétienne de la Bible qui est différente de la lecture juive.
Judaïsme du Second Temple et judaïsme rabbinique
Le choc que peut produire cette découverte doit être intégré dans une perspective historique: après la Shoah les chrétiens ont éprouvé la nécessité de se rapprocher des juifs et de raviver ce qui les unit aux juifs. Lheure est venue daller plus loin et de reconnaître maintenant laltérité. Sinon des confusions méthodologiques risquent de se produire.
Beaucoup de congrès bibliques cherchent à souligner les racines juives de la foi chrétienne. Mais ces racines juives concernent en fait le judaïsme de lépoque du Second Temple. La connaissance du judaïsme ne pourra pas contourner la loi orale et le midrash développé plus tard, souvent en opposition avec la foi chrétienne. Ne risque-t-on pas de mettre sur le même plan le monde juif textuel et le monde juif daujourdhui? La confusion qui existe entre les racines juives du christianisme et le développement du judaïsme rabbinique naide pas à éclaircir la situation. Vouloir interpréter Jésus et son message à la lumière du judaïsme daprès 70, lannée de la destruction du Temple, est en fait une erreur de perspective.
Une confusion commune identifie le peuple juif au peuple de lAncien Testament. Une autre, non moins subtile, consiste à croire que celui qui rencontre Jésus rencontre le judaïsme au sens du judaïsme rabbinique qui a façonné le peuple juif depuis vingt siècles.
Dire que lAncien Testament est indispensable à la foi catholique, que le Nouveau Testament ne peut pas se comprendre sans lAncien, dire que la permanence du peuple dIsraël à travers lhistoire est le signe de linachèvement du dessein de Dieu, cela est vrai mais insuffisant: nos voisins juifs daujourdhui ne sont pas ceux qui font ressortir à nos yeux la valeur permanente de lAncien Testament et linachèvement du dessein de Dieu. Ce sont des gens façonnés par la loi orale, le Talmud et le midrash qui comprennent linachèvement du dessein de Dieu de façon différente de nous.
Renouvellement de lAlliance
Il est vrai daffirmer que Jésus était juif et quil lest resté. Mais il faut articuler cette affirmation avec le renouvellement de lalliance de Dieu en Jésus. On ne peut nier la nouveauté apportée par Jésus qui a permis lentrée des païens dans lalliance. Ce nest pas Paul qui est le fondateur du judaïsme comme le répètent les juifs. Jésus est plus quun rabbin charismatique. Il sest désigné comme le Fils de lHomme. La découverte de sa judéité ne peut pas faire oublier la christologie, en particulier la christologie judéo-chrétienne.
Jésus a observé la loi juive. Lécoute de la parole de Dieu et lobéissance aux commandements caractérisent lattitude du croyant. Mais un fait est certain: les chrétiens nobservent plus aujourdhui les 613 commandements de la loi juive, tout en reconnaissant lAncien Testament comme parole de Dieu. La concentration sur le commandement de lamour a une origine christologique. Lagir des chrétiens est structuré christologiquement. Le commandement de lamour par lequel Jésus résume la loi juive prend chair en lui: il aima les siens jusquà la fin et jusquà la perfection de lamour. Nous sommes loin de lincessante interprétation de la loi qui caractérise le judaïsme.
Des deux côtés, transformation de lhéritage biblique
Il est clair que le christianisme est une transformation du judaïsme ancien. Ni le christianisme ni le judaïsme daujourdhui ne peuvent se considérer comme lunique détenteur de lhéritage biblique. Au niveau historique tous deux ont opéré des transformations de cet héritage. LÉglise nest pas fille de la Synagogue. Cette formule signifierait que seul le christianisme a transformé lhéritage commun. La métaphore fraternelle employée par le pape quand il appelle les juifs "nos frères aînés" rappelle que les juifs eux aussi ont opéré des transformations par rapport au judaïsme biblique.
Accepter que le christianisme et le judaïsme ont transformé le judaïsme ancien ne signifie pas quils constituent deux voies parallèles de salut. Ce serait renoncer au coeur de la foi chrétienne. Par sa mort et sa résurrection le Christ a donné laccès de tous auprès de Dieu. LÉglise est le peuple de Dieu formé de toutes races, peuples et nations. Le don de lEsprit permet à tous dentrer dans lalliance nouvelle. La foi chrétienne est fondée sur la personne de Jésus et non plus sur la loi juive, bien que Jésus fût juif.
Puisque le dialogue entre judaïsme et christianisme est un dialogue exigeant, il ny a pas lieu de sétonner des réactions viscérales de certains juifs devant les attitudes de lÉglise. Ce que lÉglise dit sur le judaïsme ne peut pas coïncider complètement avec la façon dont les juifs se définissent eux-mêmes. Lorsque cette unité de pensée et de coeur sera atteinte le dialogue aura fini son but. Edith Stein a encore une fonction de réconciliation à remplir. Les ponts entre juifs et chrétiens restent nécessaires aujourdhui plus que jamais.
© copyright 1999
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Created / Updated Thursday, January 7, 1999 at 22:25:00 by John Abela ofm for the Maltese Province and the Custody of the Holy Land This page is best viewed with Netscape at 640x480x67Hz - Space by courtesy of Christus Rex |